Samedi 11 mars 2006 6 11 /03 /Mars /2006 00:10

PREAMBULE INUTILE EN FORME DE MISE EN GARDE

Bon, accrochez vous parce que mon idée me semble claire mais la dernière fois que j'ai eu une idée similaire, une personne sur les 3 qui m'écoutaient a compris. Bon, faut dire que certains étaient fatigués par différentes circonstances et substances.

PROLEGOMENE

Le point de départ de l'idée est le roman de Bioy Casares qui s'appelle...tiens comment s'appelle-t-il déjà ? Ah, c'est troublant ca... Le titre m'échappe. Je vois la couverture du livre, je me souviens de l'histoire... Mais ce titre... Bon, je continue, et au pire, je ferais un tour sur Google. Comme ca, les plus malins pourront chercher le titre en meme temps qu'ils lisent mes prolégomènes embrouillés.
Dans ce roman, le héros se retrouve sur une île a priori déserte. Ou pour mieux dire désertée au vu des batiments qui s'y élèvent encore. Pourtant, un jour, il aperçoit un groupe de personnes qui causent sur la plage. Parmi elle, une femme qui l'émeut au premier regard et dont il s'éprend. Progressivement, le héros se rend compte que le groupe apparait tous les jours à la meme heure au meme endroit et tient la meme discussion. En fait, ce ne sont pas des personnes mais des hologrammes. L'île est une expérience géante d'holographies. Des personnes ont été photographiés en 3D et enregistrées pour revivre éternellement les memes bons moments. Ce sont des représentations plus réelles plus fortes que des hologrammes (mais bon mon but est aussi de me faire comprendre un minimum). Donc, le héros, amoureux de cette femme holographique, femme qui a existé mais n'existe plus ou, d'une certaine manière existe éternellement mais toujours pour les memes instants, le héros donc décide de s'inclure dans l'hologramme. Il perce le mystère du mécanisme pour se photographier avec ce groupe de personnes, pour vivre éternellement avec son amour.
Je crois qu'il réussit.
Et moi j'ai échoué à me souvenir du titre. Bon, Google me dit que c'est L'invention de Morel. Oeuvre parfaite dixit Borges.
Courez le lire puis revenez ici. C'est un court roman et Borges a des goûts presque aussi sûrs que les miens.

INTRODUCTION CONTINUANT LE PROLEGOMENE

Ce roman m'a beaucoup touché. D'ailleurs, ca doit bien faire 5 ans que je l'ai lu. Je l'ai découvert grace à un film argentin que j'ai par contre assez vite oublié (peut-etre Hombre mirando al sur). C'est parce que l'idée m'a paru intéressante que je l'ai lu. Et en le lisant, l'idée m'a fascinée.

Il y a quelques temps est sorti Solaris, version américaine d'un film soviétique. Mais en fait les deux films sont des adaptations du roman polonais de Stanislas Lem (il faudra que je le lise un jour, mais il est malaisé de le trouver). Solaris reprend le meme thème. A proximité de l'étoile Solaris, le passé revient. On peut vivre ses souvenirs. Eternellement ou tout au moins dans une boucle longue. C'est comme si on vivait toujours dans un rêve agréable. Ainsi, l'un des astronautes voit et vit avec sa femme qui en réalité, sur Terre, est morte depuis quelques temps.

Finalement, dans les deux cas, c'est l'amour que l'on veut vivre éternellement. L'amour et des sensations agréables, des souvenirs définitivement impérissables.

IDEE EN FORME DE QUESTION

Dans les deux cas aussi, il y a l'impression d'une nostalgie heureuse de choses que l'on n'a pas forcément vécues. Le héros de Bioy Casares vit encore quand les personnages qu'il voit (dont la femme dont il tombe amoureux) sont morts depuis plusieurs années. Pourtant, il s'inclut avec eux. Il invente sa vie avant de la revivre pour l'éternité. L'astronaute de Solaris vit avec sa femme réapparue des scènes qu'il n'a jamais vécue avec elle vivante. Et pourtant, les deux héros veulent s'incorporer dans ce rêve.

Je crois que cette idée de nostalgie heureuse est quelque chose que je vis assez souvent, assez facilement. La nostalgie du futur. La nostalgie du peut-etre. La nostalgie du possible. (d'ailleurs, pour mes lecteurs habituels qui comprendront la parenthèse : la nostalgie du futur était l'idée de base de ce billet. Sans doute y reviendrais-je).

Deuxième idée que j'aime et retient de ces fictions (surtout l'Invention de Morel en fait) c'est l"idée de s'inclure dans une oeuvre.

Et ma question est donc celle-ci, dérivée des thèmes de ces deux fictions, dans quelle oeuvre aimeriez-vous vivre ?

Dans quel film aimeriez-vous être inclus ? Dans quel roman aimeriez-vous etre introduit ? Dans quelle musique souhaiteriez vous etre une note ? Dans quelle peinture voudriez-vous etre une couleur ?

Voici mes réponses, sans doute susceptibles de changer. Mais les évolutions aussi sont intéressantes.

J'aimerais etre un cosmonaute dans la navette spatiale flottant autour de Solaris. J'aimerais etre l'amant de Vanessa Aldobrandi dans Le rivage des Syrtes de Gracq. J'espère ne pas déformer le nom de ce personnage. Mais c'est le souvenir du personnage qui m'intéresse plus que le personnage lui meme. Pour continuer sur Gracq, j'aimerais bien vivre, je crois, près du Château d'Argol. J'aimerais aussi vivre dans le jardin de Sampingué. La connaitre et me dissoudre comme elle. Sampingué est une nouvelle de Sadegh Hedayat.

J'aimerais sans doute vivre dans la chanson Cymbaline des Pink Floyd (dans la BO du film More) ou être bercé par la contemplative et un peu inquiétante chanson Time, de l'album Dark Side of the moon. Sans doute d'ailleurs que j'aimerais me glisser dans l'album entier, aussi bien dans ces passages méditatifs que dans ces explosions paranoïaque.

N'hésitez pas à répondre vous-meme à ces questions....

PS Pour les curieux, ce texte a été écrit sous l'influence d'un petit verre de Cognac, d'un entremet au chocolat et surtout de l'album (pratiquement en entier) de Moondog : Sax pax for a sax !

Par PB - Publié dans : Ma vie hors du métro
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Mardi 7 mars 2006 2 07 /03 /Mars /2006 01:16
Elle est entrée sans que je ne la remarque à Michel-Ange Molitor. Elle s'est assise sur la banquette directement en face de moi. Elle a sorti le livre de son sac ou alors elle l'avait déjà dans les mains. Un livre de poche, oui, mais en russe.
J'ai pensé que c'était bien qu'elle entre dans le wagon précisément à Michel-Ange Molitor. Je suis sensible à ces correspondances de sonorité. Une femme charmante qui entre à la station qui prend le nom d'un ange, c'est une annonciation. Elle aurait pu aussi monter à La Muette (peut-être en venait-elle d'ailleurs, il y a une correspondance entre les deux Michel-Ange et la Muette). La Muette, c'est un nom qui préserve le mystère. Eventuellement à Ranelagh pour l'étrangeté de ce nom, la préciosité du quartier et la discrétion luxueuse du théâtre. Mais Glacière aurait été de mauvais augure et Poissonnière trop vulgaire.
Elle est entrée à Michel-Ange Molitor. Molitor, le plus joli des Michel-Ange. Molitor, trois syllabes qui résonnent comme le nom d'un prince secret. Elle est entrée à Michel-Ange Molitor, s'est assise en face de moi et a ouvert son livre russe.
Je me suis souvenu de ma vanité aussi triomphante que modeste lorsqu'il y a quelques années je lisais Borges dans sa langue d'écriture de la station Part-Dieu (à cause de la bibliothèque et non du centre commercial) jusqu'aux Cordeliers. C'était comme une déclaration de prétention intellectuelle : "moi je lis Borges en espagnol !". Prétention muette et parfaitement inutile, les neuf dixième des voyageurs ignorant jusqu'au nom de l'écrivain argentin. Tout de même, en plus du plaisir de la prose, une pointe de satisfaction vaniteuse. Peut-être que la satisfaction était plus grande du fait que la prétention était parfaitement muette et inconnue. Inaperçue au point d'être invisible. C'est un plaisir la vanité secrète. Comme une réponse à un code connu de soi seul. On est l'unique détenteur du secret de l'énigme car on est l'unique personne à s'imaginer qu'il puisse y avoir une énigme.
Je pensai peut-être à tort que cette jeune femme était dans les dispositions d'esprit dans lesquelles j'étais alors. "Vous voyez, je lis en russe ! Dans cet alphabet bizarre et inconnu de vous". Et j'ai une certaine fascination pour le russe. J'aime les sonorités de cette langue. Je la trouve musicale. L'alphabet cyrillique a pour moi le charme exotique des codes secrets. J'apprécie particulièrement le "ge", ce X barré. "La lettre scarabée" m'avait dit une Russe. Je n'ai pas pu déchiffrer ni le titre ni l'auteur. Je déchiffre trop lentement, sans assurance et elle tenait le livre d'une façon qu'il était difficile pour moi de réaliser cet exercice.
Je l’ai regardée lire. Elle était absorbée dans sa lecture. J’ai regardé le dessin de son visage : la modulation de son nez, le paisible de ses joues. J’ai aimé la forme légère de ses mains. J’étais sensible à l’arc fin de ses sourcils. Les demis lunes de ses paupières baissées sur le roman et le prolongement de cette courbure tendre par ses cils fins m’ont plus.
Deux minutes plus tard, j’ai suivi ses yeux bruns qui déchiffraient le nom de la station Mirabeau. Un mouvement assez rapide et pourtant bien détaché, c’est-à-dire assuré, une simple reconnaissance de la progression du métro. Pas juste un coup d’œil, mais la tête qui se relève et les yeux qui se posent sur le bleu de la plaque portant le nom de la station. J’ai suivi ses yeux bruns lisant ce nom blanc. J’ai regardé son visage relevé, j’ai regardé ces yeux qui regardaient. Quelques secondes après nous étions sous le pont Mirabeau. Oui, sous le pont Mirabeau. Au-dessus de nous, la Seine. Au-dessus de la Seine, le pont Mirabeau sous laquelle coule la Seine, et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne. Rive droite, en aval, le poème est gravé sur le parapet. Nous avons traversé le poème, le pont et la Seine par-dessous. Nous sommes arrivés à Javel/André Citroën où je l’ai quitté. Sans un mot. Je savais que je ne dirais rien. Je savais que je le regretterais même si probablement ça n’aurait mené nulle part. J’ai pensé aux « transports amoureux », les petites annonces des gens qui se croisent que publient le quotidien Libération. Mais j’aime le charme de ces rares instants. Plaisirs aussi secrets qu’éphémères.
En quittant la rame, je l’ai regardé à nouveau. J’ai aimé qu’elle lise en russe. J’ai aimé les demi-lunes de ses paupières baissées sur le roman et le prolongement de cette courbure tendre par ses cils fins.
Par PB - Publié dans : Ma vie dans le métro
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