Elle est entrée sans que je ne la remarque à Michel-Ange Molitor. Elle s'est assise sur la banquette directement en face de moi. Elle a sorti le livre de son sac ou alors elle l'avait déjà dans les mains. Un livre de poche, oui, mais en russe.
J'ai pensé que c'était bien qu'elle entre dans le wagon précisément à Michel-Ange Molitor. Je suis sensible à ces correspondances de sonorité. Une femme charmante qui entre à la station qui prend le nom d'un ange, c'est une annonciation. Elle aurait pu aussi monter à La Muette (peut-être en venait-elle d'ailleurs, il y a une correspondance entre les deux Michel-Ange et la Muette). La Muette, c'est un nom qui préserve le mystère. Eventuellement à Ranelagh pour l'étrangeté de ce nom, la préciosité du quartier et la discrétion luxueuse du théâtre. Mais Glacière aurait été de mauvais augure et Poissonnière trop vulgaire.
Elle est entrée à Michel-Ange Molitor. Molitor, le plus joli des Michel-Ange. Molitor, trois syllabes qui résonnent comme le nom d'un prince secret. Elle est entrée à Michel-Ange Molitor, s'est assise en face de moi et a ouvert son livre russe.
Je me suis souvenu de ma vanité aussi triomphante que modeste lorsqu'il y a quelques années je lisais Borges dans sa langue d'écriture de la station Part-Dieu (à cause de la bibliothèque et non du centre commercial) jusqu'aux Cordeliers. C'était comme une déclaration de prétention intellectuelle : "moi je lis Borges en espagnol !". Prétention muette et parfaitement inutile, les neuf dixième des voyageurs ignorant jusqu'au nom de l'écrivain argentin. Tout de même, en plus du plaisir de la prose, une pointe de satisfaction vaniteuse. Peut-être que la satisfaction était plus grande du fait que la prétention était parfaitement muette et inconnue. Inaperçue au point d'être invisible. C'est un plaisir la vanité secrète. Comme une réponse à un code connu de soi seul. On est l'unique détenteur du secret de l'énigme car on est l'unique personne à s'imaginer qu'il puisse y avoir une énigme.
Je pensai peut-être à tort que cette jeune femme était dans les dispositions d'esprit dans lesquelles j'étais alors. "Vous voyez, je lis en russe ! Dans cet alphabet bizarre et inconnu de vous". Et j'ai une certaine fascination pour le russe. J'aime les sonorités de cette langue. Je la trouve musicale. L'alphabet cyrillique a pour moi le charme exotique des codes secrets. J'apprécie particulièrement le "ge", ce X barré. "La lettre scarabée" m'avait dit une Russe. Je n'ai pas pu déchiffrer ni le titre ni l'auteur. Je déchiffre trop lentement, sans assurance et elle tenait le livre d'une façon qu'il était difficile pour moi de réaliser cet exercice.
Je l’ai regardée lire. Elle était absorbée dans sa lecture. J’ai regardé le dessin de son visage : la modulation de son nez, le paisible de ses joues. J’ai aimé la forme légère de ses mains. J’étais sensible à l’arc fin de ses sourcils. Les demis lunes de ses paupières baissées sur le roman et le prolongement de cette courbure tendre par ses cils fins m’ont plus.
Deux minutes plus tard, j’ai suivi ses yeux bruns qui déchiffraient le nom de la station Mirabeau. Un mouvement assez rapide et pourtant bien détaché, c’est-à-dire assuré, une simple reconnaissance de la progression du métro. Pas juste un coup d’œil, mais la tête qui se relève et les yeux qui se posent sur le bleu de la plaque portant le nom de la station. J’ai suivi ses yeux bruns lisant ce nom blanc. J’ai regardé son visage relevé, j’ai regardé ces yeux qui regardaient. Quelques secondes après nous étions sous le pont Mirabeau. Oui, sous le pont Mirabeau. Au-dessus de nous, la Seine. Au-dessus de la Seine, le pont Mirabeau sous laquelle coule la Seine, et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne. Rive droite, en aval, le poème est gravé sur le parapet. Nous avons traversé le poème, le pont et la Seine par-dessous. Nous sommes arrivés à Javel/André Citroën où je l’ai quitté. Sans un mot. Je savais que je ne dirais rien. Je savais que je le regretterais même si probablement ça n’aurait mené nulle part. J’ai pensé aux « transports amoureux », les petites annonces des gens qui se croisent que publient le quotidien Libération. Mais j’aime le charme de ces rares instants. Plaisirs aussi secrets qu’éphémères.
En quittant la rame, je l’ai regardé à nouveau. J’ai aimé qu’elle lise en russe. J’ai aimé les demi-lunes de ses paupières baissées sur le roman et le prolongement de cette courbure tendre par ses cils fins.