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Littérature

Jeudi 13 octobre 2005
Ce soir, Salman Rushdie est à Paris, au théâtre de la Colline, à l’occasion de Lire en Fête et à l’invitation du magazine Les Inrockuptibles. Je ne pourrais probablement pas aller le voir. Pourtant, du peu que j’ai lu de ces romans (quelques extraits) et de quelques articles aussi, il me semble être un être prodigieusement intéressant. C’est un écrivain doué et il a quelque chose à dire sur le monde. Par son histoire, il a une identité multiple, sans doute en partie conflictuelle : indienne, musulmane et anglaise.
Par la condamnation d’un gouvernement obscurantiste, l’écrivain a, selon sa belle expression, « disparu en première page » (vanished into the front page) : il n’était plus écrivain mais faits divers. On ne parlait plus de l’auteur mais du phénomène, de l’homme le plus traqué au monde.

Quand, il y a quelques années, j’ai rencontré Salman Rushdie, je suis allé voir un romancier célèbre mais aussi un phénomène. C’était la première fois que je me rendais à une rencontre d’écrivain. Elle était organisée par une petite librairie de quartier. Deux cars de police rappelaient que la vie de cet homme n’est pas simple et qu’il a longtemps vécu comme un criminel en fuite.
Il était assis au fond de la petite boutique, le visage souriant, l’allure sympathique. Depuis dehors, les gens faisaient la queue, attendant que le maître leur signe l’exemplaire d’un de ses livres. Je me souviens avoir été très déçu qu’il n’y ait pas pu avoir plus d’échange : aucune allocution, pas le temps pour poser des questions. Je crois que bien souvent les séances de signature ressemblent à du travail à la chaîne.
Tout de même, sur la pile d’un présentoir, j’ai choisi les Versets sataniques et il me les a dédicacé, d’une belle écriture ample, en arabesque et ce fut comme si je touchais du bout des doigts l’Histoire. C’est un livre qui a subi de nombreux sortilèges. C’était comme recevoir un témoignage direct sur la liberté d’expression, toucher, de mes doigts, ce grand principe. C’était comme faire partie d’une cérémonie simple mais dense.
 
Depuis, le livre est bien sagement rangé dans ma chambre, entre les poésies d’Artaud et les romans de Walser. Il est là, encore plein de sortilèges, au-dessus de ma tête quand je dors. Je n’ai pas encore osé le lire. Il attend. J’entretiens le désir. Il est des livres comme ça, que l’on savoure par avance. A la manière des amateurs de vin, on attend le bon moment pour le déguster. Il vieillit en bibliothèque comme le vin vieillit en cave. Avant de l’ouvrir, on se plaît à imaginer ce qu’il va raconter. On rêve de ce qu’il va être.
 
Salman Rushdie revient ce soir à Paris, et je sens que le moment est venu pour moi d’ouvrir enfin ce livre.
Par PB
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Vendredi 9 décembre 2005

Beaucoup d'affirmations à l'emporte-pièce, de déclarations aussi sottes que définitives ont été faites lors des émeutes qui ont agité nos banlieues. Des condamnations de l'islam  prononcées, comme si l'islam était un bloc unique, comme si toute les civilisations de l'islam se résumaient à la violence et à l'intolérance. Il faut toujours se méfier des visions essentialistes de l'histoire. J'ai toujours été sceptique, par philosophie et par attitude. Je ne crois pas me départir de cette position avant longtemps.

Ce soir, je voulais relire quelques quatrains de Khayyam, poète, astronome et mathématicien perse du XIè siècle, c'est-à-dire du "moyen-âge", période que l'on aime à s'imaginer noire et mauvaise. Mais j'ai égaré mon exemplaire. Je crois l'avoir prêté, mais à qui ?

D'une traduction à l'autre, ces quatrains n'ont pas la même force, alors si ces quelques vers ne vous séduisent pas, n'arrêtez pas pour autant votre lecture, cherchez d'autres versions. Pour l'instant, je m'arrete, ce soir, aux premières que je trouve, sur l'internet. Ces vers nous disent que les questions que se posent les hommes reviennent souvent : il y a une proximité dans l'humanité par-delà les siècles et les cultures.

 

 

V.
Puisque tu ignores ce que te réserve demain, efforce-toi d'être heureux aujourd'hui. Prends une urne de vin, va t'asseoir au clair de lune, et bois, en te disant que la lune te cherchera peut-être vainement, demain.

VI.
Le Coran, ce Livre suprême, les hommes le lisent quelquefois, mais, qui s'en délecte chaque jour? Sur le bord de toutes les coupes pleines de vin est ciselée une secrète maxime de sagesse que nous sommes bien obligés de savourer.

XX.
Aussi rapides que l'eau du fleuve ou le vent du désert, nos jours s'enfuient. Deux jours, cependant, me laissent indifférent: celui qui est parti hier et celui qui arrivera demain.

XXVI.
Le vaste monde: un grain de poussière dans l'espace. Toute la science des hommes: des mots. Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats: des ombres. Le résultat de ta méditation perpétuelle: rien.

XXX.
Mon coeur m'a dit: "Je veux savoir, je veux connaitre! Instruis-moi, Khayyâm, toi qui as tant travaillé!" J'ai prononcé la première lettre de l'alphabet, et mon cœur m'a dit: "Maintenant, je sais. Un est le premier chiffre du nombre qui ne finit pas...

XLIX.
Ce narcisse qui tremble au bord du ruisseau, ses racines sortent peut-être des lèvres décomposées d'une femme. Que tes pas effleurent légèrement le gazon! Dis-toi qu'il a germé dans les cendres de beaux visages qui avaient l'éclat des tulipes rouges.

XCV.
Je n'ai pas demandé de vivre. Je m'efforce d'accueillir sans étonnement et sans colère tout ce que la vie m'apporte. Je partirai sans avoir questionné personne sur mon étrange séjour sur cette terre.

Par PB
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