Déchirures enfiévrées
Il y a un point de connexion entre Egon Schiele et Antonin Artaud. Je le sais, je le sens, je le ressens. Un esprit déchiré qui envahit et explose dans un corps décharné. Une torture interne qui pousse à vivre, jusqu’au bout. Non pas jusqu’à la rupture, mais pour la rupture ! Chacun d’eux porte une longue balafre qui s’étale, suintante ou trop sèche, du haut du cerveau jusqu’au bout de la langue. Ils ne peuvent pas faire pleinement partie du monde. Ils ne refusent pas de se plier aux usages, ils en sont incapables. Rebelles par nature. Rebelles par incapacité d’être et d’agir autrement. Ils sont assurément sauvages, ils dérangent autant qu’ils se dérangent. Le monde leur est inconnu : c’est un labyrinthe trouble aux conventions obscures et surannées. Ils s’y cognent sans cesse et rêvent d’en abattre quelques murs non pas pour le rendre plus simple ou plus doux mais pour que toutes personnes s’y écorchent comme eux s’y écorchent. Ils sont dérangés. Ils sont dérangeants. Ils ont des yeux de loups dans les réunions où l’on se gave de brioches douceâtres et de thé beaucoup trop sucré. Ils ont la peau rugueuse des fauves. Ils dégagent une odeur famélique. Ils ont la hargne de l’impatience. Ils sont puissants et fragiles, sans cesse ébranlés dans leur corps et leur esprit.
Ils nous rappellent que le monde est sauvage et tragique, déchirant. Ils ont des yeux de fous égarés éclairés par la lueur de la raison. Ils sont conscients de la vérité du drame humain parce qu’ils le vivent au centre d’eux-mêmes. Ils sont le tourbillon de la vie, de la maladie, de la folie et de la mort. Ils incarnent la fièvre.
Ils sont la tentation de la possession. Ils nous crient dans un silence aimanté de les rejoindre de l’autre côté. S’emparer de la fièvre, être possédé de la fièvre, consumé par et pour la fièvre.